Guillaume HOUPHOUËT BOIGNY
Un illustre nom sans visage, ou presque

Le fils du Président
Nous sommes en 1979. Katiola reçoit bientôt la fête tournante de l’indépendance. La ville est en plein chantier. Tous ceux qui s’y rendent parlent du rythme effréné des nombreux travaux. Cette année, en pays Tagbanan, la commémoration ne se fera pas seulement autour du corps préfectoral et des élus locaux. Le Président Félix HOUPHOUËT BOIGNY, en personne, sera de la partie. Nous sommes seulement deux décennies après l’indépendance et le mythe du père fondateur est intact.
À une vingtaine de kilomètres de là, deux gamins non encore scolarisés font leur commentaire de l’actualité. C’est mon demi-frère Yolaworo et moi. Évidemment Houphouët est au menu ; l’immense courage de l’homme, ses pouvoirs mystiques supposés et surtout sa légendaire fortune. Est-ce qu’il a des enfants ? Demandai-je à mon aîné de trois mois. Il a un enfant. Il s’appelle Guillaume. Alors nous essayâmes de colorier la vie de palais de Guillaume. Je le supposais du même âge que nous. Sinon plus âgé de quelques années tout au plus. Mais notre imagination de petits villageois s’élevait difficilement au-delà des friandises et des petites mécaniques comme la bicyclette ou la banquette arrière d’une Peugeot 404.
Un homme discret
Seconde moitié des années 90, Abidjan, je rends visite à une cousine. Pendant les échanges de nouvelles je demande après K, son compagnon de l’époque. Avec un air détaché, elle me répond qu’il doit probablement être à la marche du Front Républicain. C’est la glorieuse époque de l’opposition ivoirienne, notamment du nouveau parti politique, le Rassemblement des Républicains. Je précise que K est originaire de Gbéléban. Rien d’étonnant donc, sauf que nous étions un jour ouvrable et je savais K travailleur du privé. Qu’en pense son employeur ?
– « C’est son patron lui-même qui lui donne la permission » ! me répondit la cousine.
Pour moi, ne peut avoir qu’une seule explication : le patron est un cadre du RDR et il doit probablement participer lui-même aux marches auxquelles il autorise son employé à prendre part.
– « Noonnn, son patron est cent pour cent PDCI » !
De plus en plus intrigué, je m’enquis de l’identité de ce patron, membre du parti au pouvoir, qui autorise un employé à s’absenter pour une marche de protestation de l’opposition.
– Ah, son patron? Son patron c’est Guillaume.
– Qui est Guillaume ?
Avec un ton qui laisse entendre que je suis le dernier des idiots, ma chère cousine me lance au visage : tu ne connais pas Guillaume ? Le fils d’Houphouët ? Je suis transporté décennies en arrière, nous retrouvant, mon frère et moi, en pleines rêveries.
Pour comprendre ma cousine, il faut savoir qu’à une époque, dans l’espace public, le prénom « Guillaume » signifiait Guillaume Houphouët, tout comme le patronyme « Soro renvoie » aujourd’hui à Guillaume Soro.
Comment avec un nom aussi célèbre, Guillaume Houphouët a pu rester sous les radars pendant toutes ces années ? Personnellement, grand fouineur que je me prétends, c’est seulement dans les années 2010, et grâce à internet, que j’ai pu voir une image de ce grand homme. À ce titre, même issu d’une société où la discrétion et l’humilité sont inculquées dès l’enfance, Guillaume Houphouët demeure pour moi un cas à part.
Un homme tolérant
L’autre aspect de ce monsieur qui m’a été révélé ce jour-là, c’est le caractère d’un homme très au-dessus de la mêlée. Me comprendront ceux qui se souviennent des batailles politiques de cette époque, batailles qui, malheureusement, se mueront en successions d’événements tragiques pendant plus d’une décennie. Quand j’ai demandé à ma cousine à quoi il ressemblait, elle me l’a décrit comme un bienveillant patriarche qu’aucun comportement humain ne semblait étonner. Depuis ce jour, et sans l’avoir jamais rencontré, j’ai toujours eu pour l’homme une profonde admiration.
Guillaume Houphouët, s’en est allé aujourd’hui, me laissant un seul regret : ne pas pouvoir lire un jour ses mémoires. Comme un enfant, je me prends même à rêver d’une œuvre posthume. Car je suis convaincu que, par son regard de fils biologique, un tel ouvrage pourrait nous en apprendre énormément sur Houphouët, le père, et sur l’éducation des enfants, surtout ceux de personnalités publiques.





